A propos de Tony Crosbie
Lorsqu’on me demande d’écrire un texte, j’ai pour rituel de recommencer à lire des ouvrages en rapport au sujet, à traîner sur internet ou dans les espaces d’exposition pour pouvoir me nourrir d’autre chose et y trouver des réponses. Avant d’écrire sur l’œuvre de Tony Crosbie je suis allée au Musée d’Orsay. J’avais besoin de revoir de la peinture qui traitait de l’humain, de son histoire, de son parcours. Simplement parce que Tony Crosbie travaille sur ce sujet dont la représentation s’inscrit dans un portrait, un buste ou un corps. Parler de l’humain dans ce qu’il a de plus intérieur renvoie à l’obligation de le dessiner nu ou dans une apparence neutre. Sans code vestimentaire, sans artifice, pour parler du sujet lui-même ; pour parler du « moi ». Quand deux corps s’entremêlent dans ses photos, Tony Crosbie traduit un lien. Il parle d’amour mais également d’attachement ou de dépendance. La vision en est soit douce, soit dure ; elle est un simple traducteur de nos sentiments intérieurs.
Je suis allée à Orsay revoir les réalistes, « L’origine du Monde » de Courbet, « L’Angélus de Millet », …, simplement parce que j’y voyais un lien dans le discours. Le « réalisme » en art n’est pas la copie de la réalité mais plutôt une prise de conscience du monde qui nous entoure. Je lisais récemment des mots de Courbet qui souhaitait « traduire les mœurs, les idées, les aspects de son époque mais en faisant ressortir sa propre individualité ». L’œuvre de Tony Crosbie, dans sa globalité, traduit son propre rapport au monde et celui de l’individu face à la société.
Dans les peintures de cet artiste, cet individu devient une silhouette, qui apparaît souvent comme une cible. Dans un style minimaliste, il nous livre l’essentiel : l’humain, anonyme, qui prend place en noir sur fond rouge ou inversement. Les couleurs sont franches, les aplats réalisés au couteau, la matière donne une rugosité, un volume ou une brillance. Tout donne une vie : ça coule, ça éclabousse, ça rejaillit, ça dégouline... La couleur envahit l’œuvre, elle envahit l’homme, elle le sature. Le spectateur s’essouffle en le regardant. A l’image des corps décharnés de Bacon, les personnages de Tony Crosbie semblent nous réclamer une seconde respiration. Que ce soit en peinture ou en sculpture, ces oeuvres nous parlent car elles traduisent un désordre, celui dans lequel chacun d’entre nous peut être à un moment donné.
Les photographies de Tony Crosbie jouent également sur deux registres : une première lecture et ce qu’elle nous cache. Un homme nu, attaché au cou par une laisse, tenue par un autre individu, fait référence au sadomasochisme pour renvoyer à l’idée de soumission, d’humiliation et surtout de dépendance qui peuvent exister dans notre société, et que produisent certains rapports humains. Mais au delà de ça l’artiste parle de souffrance. L’utilisation par Tony Crosbie de certains des attribus du Christ pour nous parler de l’homme et de sa condition lui permet de faire un lien direct avec notre mémoire culturelle. La première représentation de la souffrance humaine et du déchirement dans l’histoire de l’art a été la représentation du christ sur la croix. Lorsque nous regardons les différents tableaux sur ce sujet qui ont jalonné les siècles, nous ne voyons pas un homme nu, nous voyons un homme qui souffre et cette vision nous renvoie à un mal être intérieur.
Toute l’œuvre de Tony Crosbie est construite sur ce principe : introduire une loupe dans un petit bout d’histoire. Il règle la focale subtilement, et c’est en posant le doigt juste là ou ça peut faire mal, qu’il réveille la sensibilité du spectateur pour lui permettre de comprendre son propre regard sur le monde.
Sarah Mattera
Avril 2009