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CHRISTIAN BABOU

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BABOU L’ORDONNATEUR

“C’est pas terrible” la peinture de Babou, pour adopter une expression populaire. Pas terrible, mais pourquoi devrait-ce l’être ? Sans doute les média nous informent-ils quotidiennement de scandales et de massacres. Du moins ne nous montre-t-on, à satiété, que le mauvais côté du monde. Le XXème siècle nous avait, croyait-on, traînés jusqu’à l’extrême bord de la folie meurtrière. Voilà que le XXIème ne s’annonce pas plus clément. Intégrisme, nationalisme, affairisme, terrorisme renvoient dans les greniers de la mémoire ces bons vieux ismes d’antan : expressionnisme, futurisme, surréalisme. Or, si l’art ne change pas le monde, le monde change l’art évidemment. Les artistes “dans le vent” sont aux aguets : bains de sang et d’entrailles fumantes où se vautrèrent les Situationnistes viennois. Dramaturgies monstrueuses des frères Chapman à Londres… Oui mais les simulacres de carnages restent des jeux, des spectacles. L’artiste se relève et salue. Passe à la caisse. Les vraies victimes ne saluent pas, elles sont jetées à la fosse commune. En morceaux.
Bien loin de ces extravagances Babou ne somnole pas dans une tour d’ivoire ou de carton-pâte. Il observe. Il raisonne. Il calcule. L’architecture, la cartographie, discipline exactes, lui furent des bases de départ : les plans, les tracés ne souffrent aucune fantaisie. Les caprices n’y sont point tolérés. Les “Résidences de prestige” qui le firent connaître au début des années 70, démontraient par l’absurde que l'édiction de règles esthétiques approximatives par des fonctionnaires bornés conduit à de ridicules réalisations. Les fameux styles d’architectures régionales imposés aux nouvelles constructions continuent de polluer le paysage français. On découvre là une illustration grotesque du principe du Réalisme socialiste. A savoir l’imposition aux peuples d’un faux art populaire.
Babou a donc commencé par évacuer le terrain pour pouvoir y implanter ses propres châteaux en Espagne ou en Périgord. Faîtages, campaniles, dômes, gargouilles. Bastides plus tard. Et mosquées encore plus tard. Ce ne sont plus bâtiments destinés à la vies médiocres ou à des cultes conventionnels. Pas des habitations, des abstractions. Nous voici adressés non à la littérature mais à la musique. C’est-à-dire à la mathématique. Et, surprise, c’est dans la morale que nous aboutissons. Oui, la morale.
Inutile de remonter aux Cathares, à l’encontre desquels auraient été édifiées ces fameuses bastides qui ont inspiré Babou. Je pencherai plutôt pour les Jansénistes de Port Royal. Pascal n’eut pas l’outrecuidance d’imposer à ses contemporains de croire en Dieu (y croyait-il lui-même ?). Il leur prescrivait de seulement faire semblant : soumettez-vous à la discipline religieuse. Priez. Prosternez-vous. La conduite personnelle et l’ordre social ne se réalisent que dans l’observance des règles (quelles qu’elles soient). L’art de Babou, d’une série à l’autre, si l’on est attentif aux titres, révèle une volonté obstinée d’édicter des règles contraignantes grâce auxquelles la pure contemplation conduira à la béatitude. Enfin, peut-être.
Certains ont cru voir une dichotomie entre la nature du peintre Babou, joyeux drille amateur de vins, de femmes, de chats, de maisons et l’austérité de son œuvre. Je subodore, quant à moi, que sa vie privée n’est pas moins ordonnée que son œuvre publique. Même et surtout si la jouissance en est l’axe moteur. La souffrance doit s’accepter, le plaisir se mérite. A lire le Marquis on apprend que l’orgie a besoin d’être réglementée comme tout ce qui tend (prétend) à la perfection. Tel l’arbitre dépositaire de règles, légèrement en retrait de la mêlée.
Babou d’œuvre en œuvre nous signifie les délimitations de l’aire de jeu : les terrains de sports (surfaces de réparation) sont des cadres stricts - on pourrait dire sacrés - comme le manège, comme l’arène. Comme la chambre à coucher. Babou le répète : tout, y compris la peinture, doit être entravé pour s’épanouir, l’architecture (travées, architraves, arc-boutants, contreforts), animaux (chaînes et bracelets, selles, jockey mécanique, banderilles), femmes (gaines, lacets, soutien-gorges, jarretelles). Sans quoi de quels débordements ne seraient-ils - ne seraient-elles - pas capables ?
Le résultat sur la toile ou le papier des ces postulats est évident. Aucune complaisance matiériste ou mignardises de palette. Des aplats impeccables. Traits tirés à la règle. La modulation ne se fait que par juxtaposition de couleurs méthodiquement dégradées. En cela Babou est bien le continuateur des premiers adeptes de la Nouvelle Figuration et du Pop Art. Mais rien ici ne pèse car la lumière ne sert pas à modeler mais seulement à éclairer. Éclairs foudroyants, nappes lumineuses découpées dans la masse sombre des bastides. Diagonales cinglantes. Verticales et horizontales martelées (Babou Mondrian gascon ?). Courbes sèches au compas des dômes et arcades Babou l’arabe ?). Épures.
Sujet entravé. Le regard du regardeur n’est pas moins entravé. Le système des “valeurs” joue sur de telles équivalences que l’œil au premier coup ne discerne quasiment rien. A plus forte raison quand un voile coloré vient masquer entièrement la composition. C’est le cas des églises byzantines et minarets d'Istanbul. Le regard doit se jeter à la couleur comme on se jette à l’eau. Pénétrer en force dans la transparence. S’immerger dans la lumière. Il n’a pour se “rattraper” qu’un mince liseré autour du support, révélateur de cette image tant désirée qu’il s’obstine à prendre pour la réalité. Jeux du caché et du montré. Provocation du désir par la manipulation du secret comme pratiquent les femmes musulmanes strictement voilées qui laissent entrevoir un œil ou une cheville.
Violence domestiquée. Splendeur étouffée, sourdement entretenue. Tant qu’il demeure quelques miettes de beauté, quelques reflets, le monde sera peut-être sauvé de la barbarie.

Bernard Rancillac
Pour le catalogue de l'exposition rétrospective de Christian Babou à la Villa Tamaris
La Seyne sur mer, 2004



Retrouvez l'ensemble de l'oeuvre de Christian Babou dans son CATALOGUE RAISONNE :
http://www.christianbabou.fr/BDC-CR-BABOU.pdf